La Chemise à la Reine, déclinée en 30 portraits (1781-1796)

La chemise à la reine en 30 portraits

Les portraits de chemises à la reine abondent à la fin du 18e siècle. En effet, la robe en chemise, dite aussi « Chemise à la Reine » est très largement documentée sur le plan des images. Un nombre considérable de femmes de l’aristocratie ou de la haute bourgeoisie de la fin du 18e siècle portent une chemise à la reine sur leurs portraits de l’époque. Une aubaine pour les concepteurs de costumes!

Documentation pour un costume: l’étude des portraits de chemise à la reine

Les portraits peints dans les années 1780 et 1790, par Élisabeth Vigée Lebrun (1755-1842) pour la plupart, constituent un formidable inventaire. Y apparaissent en effet beaucoup de caractéristiques du vêtement. Ils renseignent ainsi sur les couleurs, la présence ou non de volants, la position des fronces, la forme des manches, etc. Au premier coup d’œil, c’est le blanc qui domine, avec force volants aux manches et à l’encolure. Mais l’examen des détails laisse apparaître bien des différences.

Voici donc une galerie de 30 portraits de chemises à la reine. Ces images présentent beaucoup de déclinaisons possibles de ce vêtement. Voyons quelles variations de la Chemise à la Reine ces dames de la fin du 18e choisirent de faire figurer sur leurs portraits. Au fil de ces variantes, nous verrons quelle fut l’évolution de ce modèle.

Portraits de chemise à la reine des années 1780: encolure très basse et volants

Yolande Gabrielle Martine, Duchesse de Polignac, par Elisabeth Vigée-Lebrun (1782)
Yolande Gabrielle Martine, Duchesse de Polignac, par Elisabeth Vigée-Lebrun (1782)
Portrait de Madame de Moreton, comtesse de Chabrillan, par Elisabeth Vigée-Lebrun (1782)
Portrait de Madame de Moreton, comtesse de Chabrillan, par Elisabeth Vigée-Lebrun (1782)
Princesse de Lamballe, par Elisabeth Vigée-Lebrun (1782)
Princesse de Lamballe, par Elisabeth Vigée-Lebrun (1782)

Sur ces portraits, tous trois d’Élisabeth Vigée Lebrun, le décolleté de la robe descend vertigineusement sur la poitrine. Dans le cas de la Duchesse de Polignac, l’échancrure se prolonge même au-delà et semble descendre jusqu’à la ceinture. Le lien de l’encolure vient pudiquement couvrir cette ouverture.

Comtesse Anna Protassowa et sa nièce, par Angelica Kauffmann (1788)
Comtesse Anna Protassowa et sa nièce, par Angelica Kauffmann (1788)
Autoportrait, par Angelica Kauffmann (1780-1785)
Autoportrait, par Angelica Kauffmann (1780-1785)
Autoportrait au chapeau de paille, par Elisabeth Louise Vigée Le Brun, (après 1782)
Autoportrait au chapeau de paille, par Elisabeth Louise Vigée Le Brun, (après 1782)

Là encore, sur les trois portraits de chemises à la reine ci-dessus, la ligne d’encolure descend très bas sur la poitrine. Sur son Autoportrait, Angelica Kauffmann porte une encolure à double rangée de volants en plis structurés. Au contraire, les fronces sont plus désordonnées chez la comtesse Anna Protassowa. Sur son Autoportrait au chapeau de paille, Élisabeth Vigée Lebrun affiche quant à elle des volants dont la couleur se différencie de la robe. Mais pour toutes les trois, la gorge est, là encore, assez largement découverte.

Portrait de dame tenant un livre près d’une fontaine, par Antoine Vestier (1785)
Portrait de dame tenant un livre près d’une fontaine, par Antoine Vestier (1785)
La Marquise de Pezay et la marquise de Rougé avec ses fils Alexis et Adrien, par Elizabeth Vigée Lebrun (1787)
La Marquise de Pezay et la marquise de Rougé avec ses fils Alexis et Adrien, par Elizabeth Vigée Lebrun (1787)
Madame Victoire de France, par Élisabeth Vigée Lebrun (1791)
Madame Victoire de France, par Élisabeth Vigée Lebrun (1791)

Sur ces trois derniers exemples, l’échancrure, toujours aussi basse, est recouverte par modestie. C’est la chemise de corps qui joue ce rôle. En effet, la dame au livre d’Antoine Vestier porte une chemise très transparente. Même chose du côté des marquises de Pezay et de Rougé, avec cette fois un tissu plus opaque. Enfin, ce même recours est visible sur le portrait de madame Victoire de France. Mais dans son cas les plis, plus nombreux, surmontés par un col en dentelle, dissimulent tout à fait la gorge.

Une encolure plus serrée, toujours avec volants

Madame Lavoisier, peinte par David en 1788
Madame Lavoisier, peinte par David en 1788
Autoportrait, par Elisabeth Vigée-Lebrun (1781)
Autoportrait, par Elisabeth Vigée-Lebrun (1781)
Madame du Barry, par Élisabeth Vigée-Le Brun (1781)
Madame du Barry, par Élisabeth Vigée-Le Brun (1781)

Sur les trois portraits de chemises à la reine ci-dessus, la ligne d’encolure monte pratiquement au ras du cou. Les plis ou les fronces retombent assez bas sur la poitrine chez Madame Lavoisier. Mais ils sont un peu plus courts pour Élisabeth Vigée Lebrun. Enfin, ils se réduisent pratiquement à une collerette chez Madame du Barry. Dans les trois cas, la Robe en Chemise se veut modeste.

Lady Lemon, par George Romney (vers 1785)
Lady Lemon, par George Romney (vers 1785)
Marie Antoinette en gaule, par Élisabeth Vigée-Le Brun (1783)
Marie Antoinette en gaule, par Élisabeth Vigée-Le Brun (1783)
Portrait d'Anne Rodbard, Mrs. Blackburn, par George Romney (1787)
Portrait d’Anne Rodbard, Mrs. Blackburn, par George Romney (1787)

Cependant, on peut aussi faire le choix de l’entre-deux! Ainsi, les poses, mains jointes, des deux femmes peintes par George Romney, reflètent la pudeur et la modestie. Ni chez l’une, ni chez l’autre, le décolleté ne laisse entrevoir la naissance des seins. Même chose chez Marie-Antoinette. Le portrait sacrifie les attributs royaux au bénéfice d’une représentation qui se veut naturelle. Or, ce tableau fera suffisamment scandale pour que l’on en rajoute avec une échancrure trop basse! La reine de Francene pouvait décemment figurer aussi décolletée que ces amies Polignac et Lamballe. En effet, elles apparaissent bien plus décolletées sur les portraits peints un an auparavant (1782) par la même artiste (voir plus haut).

Noeud de l’encolure: visible ou caché?

L’encolure à volants est ajustée au moyen d’ un lien que l’on resserre, puis que l’on noue. Alors, deux options se profilent. En effet, le nœud peut s’afficher au-dessus des volants. Dans ce cas, il s’agit d’un ruban faisant partie intégrante de l’esthétique de la robe. Ou bien il n’est que fonctionnel et donc discrètement dissimulé à l’intérieur du décolleté. Ainsi, il laisse la ligne de volants s’étaler sans artifices.

Lady Lemon, par George Romney (vers 1785)
Lady Lemon, par George Romney (vers 1785)
Yolande Gabrielle Martine, Duchesse de Polignac, par Elisabeth Vigée-Lebrun (1782)
Yolande Gabrielle Martine, Duchesse de Polignac, par Elisabeth Vigée-Lebrun (1782)
Princesse de Lamballe, par Elisabeth Vigée-Lebrun (1782)
Princesse de Lamballe, par Elisabeth Vigée-Lebrun (1782)

Sur ces trois portraits de chemises à la reine, c’est un ruban de couleur bleu qui est adopté. D’ailleurs le bleu est une couleur que l’on associe volontiers à la robe en chemise blanche dans cette première moitié des années 1780. Ainsi, on voit bien, dans le cas de Lady Lemon, que ce lien d’encolure, assorti à la ceinture et aux rubans des manches, fait partie intégrante de la parure.

Portrait de Mrs Billington en Sainte Cécile, par George Romney, 1787
Portrait de Mrs Billington en Sainte Cécile, par George Romney, 1787
Portrait d'Anne Rodbard, Mrs. Blackburn, par George Romney (1787)
Portrait d’Anne Rodbard, Mrs. Blackburn, par George Romney (1787)
Miss Kitty Calcraft, par George Romney (1787)
Miss Kitty Calcraft, par George Romney (1787)
Comtesse Anna Protassowa et sa nièce, par Angelica Kauffmann (1788)
Comtesse Anna Protassowa et sa nièce, par Angelica Kauffmann (1788)
Autoportrait, par Angelica Kauffmann (1780-1785)
Autoportrait, par Angelica Kauffmann (1780-1785)
Madame Lavoisier, peinte par David en 1788
Madame Lavoisier, peinte par David en 1788

Sur les six tableaux ci-dessus, en revanche, pas de nœud visible au milieu de l’encolure. Ce regroupement fait apparaître aussi d’autres constantes. Ainsi, la couleur (blanc ou un céleste très clair), des manches bouffantes parfois retenues par des rubans. Également, sauf dans les deux tableaux d’Angelica Kauffmann (nº 4 et nº 5), des encolures plutôt sages.

La ceinture de la chemise à la reine

On a abordé ce sujet dans notre article sur les origines de la Robe en Chemise. Le rôle de la ceinture est primordial. En effet, au départ le vêtement consistait, grosso modo, en un tube de mousseline que l’on resserrait autour de soi. Du coup, la ceinture servait à retenir et organiser les fronces. Il ne s’agit la plupart du temps que d’un large ruban, noué au dos ou légèrement sur le côté, rarement devant.

Portrait de dame tenant un livre près d’une fontaine, par Antoine Vestier (1785)
Portrait de dame tenant un livre près d’une fontaine, par Antoine Vestier (1785)
Portrait de Madame de Moreton, comtesse de Chabrillan, par Elisabeth Vigée-Lebrun (1782)
Portrait de Madame de Moreton, comtesse de Chabrillan, par Elisabeth Vigée-Lebrun (1782)
Madame Lavoisier, peinte par David en 1788
Madame Lavoisier, peinte par David en 1788

La grande mode de la ceinture bleue! C’est d’ailleurs souvent cette couleur de ceinture qui vient à l’esprit dès qu’on évoque la chemise à la reine. Or, dans le cas de La dame au livre de Vestier, cette ceinture prend des dimensions considérables. En effet, elle monte aussi haut sur le buste. Sur cette robe d’une extraordinaire sophistication, elle a aussi pour rôle de souligner la finesse de la taille.

Cependant, cette image de la ceinture bleue ne devrait pas nous faire oublier que les tons rouges et orangés ont, eux aussi, eu le vent en poupe. En effet, les cinq portraits de chemises à la reine ci-dessus confirment cette tendance. Or, à noter sur l’Autoportrait de Vigée Lebrun (nº2), la large ceinture rouge est nouée légèrement sur le côté. La portait-elle réellement ainsi ou s’agit-il d’un artifice pour faire apparaître le nœud rouge sur le tableau?

Autoportrait au chapeau de paille, par Elisabeth Louise Vigée Le Brun, (après 1782)
Autoportrait au chapeau de paille, par Elisabeth Louise Vigée Le Brun, (après 1782)
Yolande Gabrielle Martine, Duchesse de Polignac, par Elisabeth Vigée-Lebrun (1782)
Yolande Gabrielle Martine, Duchesse de Polignac, par Elisabeth Vigée-Lebrun (1782)
Marie Antoinette en gaule, par Élisabeth Vigée-Le Brun (1783)
Marie Antoinette en gaule, par Élisabeth Vigée-Le Brun (1783)

Enfin, l’or, décidément indémodable! La couleur apporte une touche de sophistication à un habit aux origines bien modestes. En effet, il semblerait qu’il soit né chez les affranchies des Antilles et que son maître-mot reste le naturel. Mais l’or est là pour lui donner tout l’éclat de l’élégance versaillaise.

Ces trois portraits de Vigée Lebrun qui se ressemblent sous bien des aspects ont tous en commun une écharpe dorée en guise de ceinture. Or, cette écharpe est tellement semblable, qu’on pourrait jurer que c’est la même dans les trois cas!

Qu’en est-il des manches sur les portraits de chemise à la reine?

On a vu, dans la grande majorité des portraits ci-dessus que les manches se portaient bouffantes, souvent retenues par des liens. Pourtant, et notamment vers la fin des années 1780, ces manches se resserrent et les rubans disparaissent. Parfois un discret volant de dentelle vient orner les poignets.


Cependant, dans la collection de portraits de chemises à la reine observés, on peut relever trois tendances:

  • 1) des manches en mousseline moins volumineuses qu’auparavant et portées sans ruban;
  • 2) des manches en 2 parties, bouffantes au niveau des épaules, puis plates;
  • 3) des manches entièrement plates.

Sur ces deux portraits, les manches son mixtes. En effet, la première partie du bras, de l’épaule à la moitié de l’humérus, est bouffante. Puis, la manche se resserre drastiquement jusqu’au poignet, orné d’un volant discret.

Ici, les manches sont en mousseline, mais bien plus près du corps qu’auparavant. Elles restent fluides, mais sans ruban, et se terminent sans artifices au niveau du poignet.

Et, enfin, la manche plate, tout droite depuis d’épaule jusqu’au poignet, où l’on aperçoit un léger volant.
En consultant la date des tableaux observés, on se rend compte très vite que le modèle de la robe en chemise évolue assez radicalement au tournant des années 90. En effet, le modèle initial, ample robe blanche en mousseline de coton, ornée de volants, parfois généreusement échancrée et aux manches bouffantes, cède le pas à un modèle plus épuré à l’orée de la Révolution. On vient de voir que les manches se rallongent et s’aplatissent. Mais ce n’est pas là le seul changement!

L’évolution de la chemise à la reine vers la robe empire

C’est au niveau l’encolure que s’effectue, à mon avis, la transition la plus nette vers la robe Empire. En effet, on a vu qu’en s’aplatissant les manches renonçaient à la fantaisie des rubans pour davantage de rigidité. Or, le même mouvement s’opère au niveau du col: les volants disparaissent au profit d’une ligne plus nette.

Une inspiration antique est sans doute derrière la coupe très arrondie de ces encolures. Les lignes sont rehaussées d’un fin filigrane doré pour animer une robe en chemise qui glisse doucement vers la tunique à l’antique. En effet, la taille, déjà haute de la robe en chemise, est encore remontée. Dès lors, on s’approche doucement des lignes qui feront le succès des robes Empire.

Portrait d'Émilie Sériziat par Jacques-Louis David (1795)
Portrait d’Émilie Sériziat par Jacques-Louis David (1795)

Une robe sans artifice, hormis, peut-être ce gros nœud vert placé sur le devant. Manches plates terminées par trois boutons, décolleté simple et fichu de coton. Toute la tenue d’Émilie Sériziat évoque l’élégante simplicité d’une bonne mère de famille.

Quand les couleurs ressurgissent

Face aux couleurs chamarrées des habits de cour jusqu’à la fin des années 70, la chemise à la reine s’était imposée avec une blancheur immaculée, revendiquant la simplicité contre les fastes des soieries. Mais le blanc cède le pas assez vite et les couleurs réapparaissent.

En effet, le bleu fait un grand retour. Il est accompagné du blanc sur l’encolure, que ce soit par le biais d’un fichu, comme pour Anna Zetzner, ou parce que la chemise du dessous vient pudiquement cacher un décolleté trop ouvert. La sophistication s’impose aussi par les ornements couleur or chez la marquise de Pezay, ou argent chez Anna Maria Frederike von Taube.

Les tons rouges s’affichent aussi. Nous avons vu plus haut qu’on les choisissait volontiers pour la ceinture, mais, dans les portraits nº 4 et 5 ci-dessous, c’est toute la robe qui prend des couleurs. À gauche, la robe d’Elisabeth Vigée Lebrun emprunte beaucoup à la mode du début des années 80, avec son encolure à volants très largement ouverte. Cependant, changement de ton douze ans plus tard. En effet, la duchesse de Guiche renonce aux volants, l’encolure est nettement relevée et la robe affiche un rouge assez soutenu que l’on n’aurait sans doute pas osé dix ans plus tôt.

Le noir fait son grand retour dès le début de la Révolution. Ce noir, banni de la cour depuis des décennies, revient sur le devant de la scène. L’ordre bourgeois et le tiers-état, tout comme les protestants l’avaient fait deux siècles plus tôt, impose la sobriété vestimentaire contre les fastes dispendieux de la cour. L’heure n’est plus à la fantaisie, et la chemise à la reine, elle aussi, rentre dans le rang.

En conclusion

Entre 1781 et 1796, tous ces portraits de chemises à la reine nous montrent l’évolution rapide d’un vêtement qui s’était imposé contre les habitudes vestimentaires de la cour. En effet, la chemise à la reine se voulait légère, naturelle. Faite de coton et non de soie, elle revendiquait un retour vers la simplicité et l’innocence.

Or, son évolution au cours de ces quinze années l’amène à se réinventer constamment. L’encolure s’assagit et se débarrasse du désordre des volants. Les manches se rallongent et s’aplatissent. La robe reprend de la couleur et se décline aussi en noir. On pourrait faire un rapprochement avec la réalité politique de cette décennie. Ce serait peut-être tirer cette histoire par les cheveux. Retenons en tout cas que le modèle a suscité des déclinaisons multiples pour évoluer ensuite vers la robe d’Empire.



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