La chemise à la reine, un scandale promu à un bel avenir

La chemise à la reine, celle par qui le scandale arrive

Qu’entend-on par « Chemise à la Reine »? Le nom de cette robe nous renseigne tout d’abord sur la personne qui en a lancé la mode, la Reine donc, et Marie-Antoinette en l’occurrence. Mais si cette robe de la fin du 18e porte le nom de « Chemise », c’est tout d’abord parce que c’est à ce sous-vêtement qu’elle s’apparente.

Dans son  Encyclopédie de 1751, Denis Diderot qui, décidément, s’intéressait à tout, consacre un article à la chemise. Il y distingue les chemises des hommes de celles des femmes. Mais aussi, les chemises de jour de celles de nuit, qui ne diffèrent des premières que par la largeur et l’extrémité des manches.

Or, masculine ou féminine, à manches longues ou courtes, la chemise reste ce qu’elle est: un vêtement du dessous.


Un simple tube de mousseline

Une chemise, un sous-vêtement donc, et non une « robe », au sens où on l’entendait alors. La robe du 18e siècle recouvrait une superposition savamment agencée de pièces diverses. Avec cette chemise ou robe en chemise, on vise donc la simplicité.

Il ne s’agit ni plus ni moins que d’un tube de mousseline d’où émergent deux manches. On fronce ensuite ce tube le plus élégamment possible autour du corps. Une large ceinture vient retenir ces fronces à la taille, au niveau des biceps, du coude ou de l’avant-bras. L’échancrure du décolleté s’ajuste, quant à elle, à l’aide d’un lien. Les extrémités s’affichent en un joli nœud ou, au contraire, se cachent sous les volants.

Lady Lemon, par George Romney (vers 1785)
Lady Lemon, par George Romney (vers 1785)
Portrait d'Anne Rodbard, Mrs. Blackburn, par George Romney (1787)
Portrait d’Anne Rodbard, Mrs. Blackburn, par George Romney (1787)

Ces deux portraits du peintre anglais George Romney présentent les deux options possibles pour le lien de l’encolure: affiché ou dissimulé. Le volume des manches est retenu au niveau des coudes chez Anne Rodbard; au-dessus et au-dessous des coudes chez Lady Lemon. Dans les deux cas une large ceinture resserre le généreux volume de la robe autour de la taille.


Des origines créoles?

Dans son ouvrage The Cut of Women’s Clothes 1600-1930, Norah Waugh dit à propos de la Robe en Chemise: « L’origine de ce style était la robe à la créole, apportée à Paris par les Françaises des Indes occidentales (…). Le vêtement, fait de mousseline indienne très fine et très douce, était coupé dans une large portion de tissu, un peu à la manière d’une chemise, et retenu autour de la taille par une large ceinture, tandis que les manches étaient attachées aux bras par des rubans  » (Ma traduction).
Le peintre italien Agostino Brunias (1728 – 1796), qui a longtemps vécu dans cette région du monde, a produit de nombreux portraits de femmes créoles habillées de cette sorte de chemise.

Free Dominican Republic West Indian Creoles, par Agostino Borias (1780)
Free Dominican Republic West Indian Creoles, par Agostino Borias (1780)
Marché aux toiles de la Dominique, par Agostino Brunias (1780)
Marché aux toiles de la Dominique, par Agostino Brunias (1780)
Femmes libres de couleur avec leurs enfants et leurs serviteurs dans un paysage, par Agostino Brunias (1764)

Femmes libres de couleur avec leurs enfants et leurs serviteurs dans un paysage, par Agostino Brunias (1764)


Trois tableaux d’Agostino Brunias illustrant des scènes de la vie quotidienne ou des femmes créoles portent des robes de fin coton blanc.
Les Françaises venues des Indes apportent avec elles le modèle, mais aussi le tissu, dont le commerce va bientôt faire vaciller celui, très lucratif pour la France de 1780, de la soie.


La reine… en chemise!

Un simple sous-vêtement? Une robe venue des colonies? Quelle qu’en soit l’origine, la Robe en Chemise n’était pas assez bien née pour franchir les grillages de Versailles.
Autant dire que lorsque, en 1783, Marie-Antoinette s’affiche en chemise, ou en « gaule » sur le célèbre tableau d’ Elisabeth Vigée Lebrun, le public crie au scandale. En effet, il ne s’agissait ni plus ni moins que d’un portrait de la reine en petite tenue. On pourrait la croire surprise au saut du lit, envoyant sa royale majesté valser par-dessus les moulins.

Marie Antoinette en gaule, par Élisabeth Vigée-Le Brun (1783)
Marie Antoinette en gaule, par Élisabeth Vigée-Le Brun (1783)

On se scandalise, mais on l’adopte. Du Petit Trianon, la chemise gagne Versailles, Paris, puis va bientôt traverser la Manche pour conquérir l’Angleterre.

Cette chemise, Marie-Antoinette et ses amies, la princesse de Lamballe et la duchesse de Polignac notamment, commencent pourtant à la porter dès le début des années 1780, en rupture totale avec les rigides habits et habitudes de la cour, dans ses escapades au Petit Trianon.

La gaule est donc une robe qui synthétise cette rupture: elle est faite de mousseline de coton, très légère, plissée tout autour du corps et fixée à la taille par un ruban.

Elle évoque une vision, rousseauiste et très idéalisée, de la vie champêtre dans toute sa simplicité et légèreté. On se scandalise, mais on l’adopte. Du Petit Trianon, la chemise gagne Versailles, Paris, puis a tôt fait de traverser la Manche pour conquérir l’Angleterre.


La chemise à la reine: un modèle qui fait fureur

Yolande Gabrielle Martine, Duchesse de Polignac, par Elisabeth Vigée-Lebrun (1782)
Yolande Gabrielle Martine, Duchesse de Polignac, par Elisabeth Vigée-Lebrun (1782)
Princesse de Lamballe, par Elisabeth Vigée-Lebrun (1782)
Princesse de Lamballe, par Elisabeth Vigée-Lebrun (1782)

La duchesse de Polignac (à gauche) et la princesse de Lamballe (à droite) portent toutes deux une chemise à la reine très échancrée, dont l’encolure à volants est resserrée par un ruban bleu. Les deux femmes, tout comme Marie-Antoinette peinte un an plus tard par la même artiste et dans la même tenue, sont coiffées d’un chapeau de bergère pour renforcer la simplicité et le côté bucolique du vêtement, prenant délibérément le contre-pied de l’étiquette versaillaise.

Madame Lavoisier, peinte par David en 1788
Madame Lavoisier, peinte par David en 1788
Lady Elizabeth Foster peinte par Angelica Kauffman en 1785

Madame Lavoisier, peinte par David en 1788 et Lady Elizabeth Foster peinte par Angelica Kauffman en 1785 illustrent l’engouement pour la Robe en Chemise dans les années 1780.


La robe en chemise: un préjudice pour la reine

Pour autant, les velléités individualistes de Marie-Antoinette passent très mal à Versailles, d’autant que la fameuse chemise, outre le fait qu’elle s’oppose au protocole de la cour, représente aussi une menace économique.

En effet, le coton dont elle est faite est importé d’Angleterre. La mode de la chemise ouvre donc une manne à ce nouveau commerce, malmenant au passage l’industrie, très française, elle, de la soie. Encore un grief à porter au compte de l’Autrichienne, ce qui n’arrange évidemment pas sa réputation.


La chemise à la reine, une petite révolution

Malgré des débuts chaotiques, la chemise est pourtant promise à un bel avenir, puisqu’elle augure un changement radical de style et une évolution vers plus de simplicité.

C’est à elle, en partie, que l’on doit la transition vers un style plus naturel, que la mode du Premier Empire va bientôt reprendre à son compte.


Source: les images, y compris l’image à la une, sont toutes tirées de Wikipédia.