La rêverie du dormeur solitaire

Côté Jardin, Marivaux

Pour Pierre  Carlet, à peine âgé de vingt deux ans, l’avenir n’apparaissait guère sous d’excellents auspices, en cette année 1720. Et plus spécialement en cette pourtant radieuse après-midi d’automne. En effet, il venait tout juste d’apprendre que ce bon Monsieur Law venait proprement de le ruiner, avec sa spectaculaire banqueroute ; aussi Pierre se sentait-il las, découragé. Si las, si découragé qu’il se laissa tomber au pied d’un arbre et s’endormit aussitôt.

      Repos de courte durée  hélas puisqu’il ne tarda pas à être interrompu par un chant par bonheur mélodieux. Ouvrant les yeux, Pierre aperçut trois  jeunes filles qui, cessant alors leur chant, se mirent à le contempler  en souriant …avant que l’une d’elles ne prit la parole : « Sais-tu que tu as une chance inouïe de t’être trouvé sur notre chemin, beau jeune homme ? » Avant que Pierre ait pu répondre, elle reprit, désignant tour à tour ses compagnes :

«  -Voici Dorine, voici Manon, et moi je suis Georgiana. Veux-tu jouer avec nous, gent damoiseau ?

– Et bien…

-Tu as beaucoup de chance, je le répète. Nous allons danser autour de toi, et tu devras désigner qui, des trois, est la maîtresse, qui la suivante et qui la servante. C’est drôle, non ?

-Euh…

– Et si tu parviens à deviner juste, tu auras un baiser. De chacune, bien sûr !!! »

Pierre accepta sur le champ, mais il ne fut pas long à comprendre qu’il y avait là-dessous quelque sortilège car…

Car, sans jamais cesser de danser et tourner autour de lui, les belles échangeaient sans arrêt  comme par magie leurs robes et leurs atours tant et si bien que sa tête commença à tourner. « Je vais m’évanouir » pensa-t-il, épouvanté. Il n’en eut pas le temps. Dans un grand éclat de rire, les jeunes filles disparurent en laissant trois robes sur l’herbe humide. Au moment précis où il allait s’en saisir, Pierre s’éveilla, pour de bon cette fois.

« Quel rêve étrange ! », s’écria-t-il, et sitôt après «  mais que m’arrive-t-il ?  Je me sens soudain plein de courage et de joie de vivre !!! »

    En effet. Toute trace de lassitude et de tristesse avait miraculeusement disparu. « Bof, après tout, qu’est-ce qu’une banqueroute ! A nous deux Paris !!! »

     Pierre Carlet de Chamblain venait de sortir de sa chrysalide, pour donner naissance à Marivaux. Il savait que désormais, son destin serait de peindre, de mieux en mieux, les jeux de l’amour et du hasard.

   Mais  il ignorait qu’il léguerait à la postérité un petit mot charmant : marivaudage.