La drôle de palette d’Agrippa d’Aubigné

La drôle de Palette d'Agrippa d'Aubigné

« Face grattée », « espagnol malade » ou « ris de guenon ». Les couleurs de la mode de la Renaissance ont de quoi nous surprendre. Au temps des Précieuses, on ne se contentait pas d’épithètes bassement prosaïques. Pour évoquer la richesse des couleurs que les drapiers offraient à leur clientèle, il fallait de l’imagination.

La mode de la Renaissance et ses couleurs

Dans ses Aventures du baron de Foeneste, publiées en 1619, Agrippa d’Aubigné en fait un bien curieux inventaire.

« Vous philosophez, dit-il, sur les bas de chausse de la cour, sur un bleu turquoise, un orangé feuille morte, izabelle, zinzolin couleur du Roi, minime, tristami, ventre de biche ou de nonain… »

Le narrateur continue ainsi son inventaire des bas-de-chausse:

« …amarante, incarnat, pensée, fleur de seigle, gris de lin, gris d’été, orangé pastel, espagnol malade, céladon, astrée, face grattée, fleur de pêcher, fleur mourante… »

« vert naissant, vert gai, vert brun, vert de mer, vert de gris, merde d’oye, jaune pâle, jaune doré, couleur de Judas, d’aurore, de serin, écarlate, rouge sans de boeuf

« …couleur d’eau, argentin, singe mourant, couleur d’ardoise, gris de ramier, gris perlé, bleu mourant, bleu de la fève, gris argenté… »

Jusque-là, on s’y retrouvait, mais voici que les métaphores s’enrichissent. Décidément, ces couleurs de la mode de la Renaissance sont bien curieuses.

« ..couleur de sale à dos, de veuve réjouie, de temps perdu, flammettes de soufre, de pain bis, de constipé, de faute de pisser… »

« jus de nature, singe envenimé, ris de guenon, trépassé revenu, couleur de baize-moi ma mignonne, de péché mortel, de crysaline… »

« de boeuf enfumé, de jambons communs, de désirs amoureux, de racleurs de cheminée« .

Un vocabulaire de l’abondance

Bien des années plus tard, en 1855, Proper Mérimée dira de l’écriture d’Agrippa d’Aubigné qu’elle « participe de l’abondance et de la verve négligée du XVIème siècle ».

Ce qui est sans doute vrai. Toujours est-il que cette verve abondante a peut-être ici pour but de porter un regard critique sur l’extravagance de la mode en ce tout début du 17e siècle.

On peut tenter de déchiffrer cette verve en reconnaissant derrière ces expressions certaines couleurs qui nous sont familières, notamment lorsqu’elles se réfèrent à la nature (« orangé feuille morte », « vert naissant »), aux minéraux (« couleur d’ardoise », « turquoise ») ou encore aux aliments (« de pain bis », « de boeuf enfumé » ou de « jambons communs »).


Izabelle et zinzolin

D’autres termes, en revanche, nous sont complètement étrangers aujourd’hui. « Izabelle », par exemple, désignerait un jaune, « zinzolin », une variante de rouge.
On se figure sans trop de mal la couleur peu ragoutante d’un « trépassé revenu ». Mais, pour le reste, il faudra une bonne dose de fantaisie pour imaginer à quelle teinte des expressions peuvent faire référence. À quoi correspondrait des couleurs telles que « veuve réjouie », « temps perdu » ou « baize-moi ma mignonne »?

Des expressions bien mystérieuses… mais hautes en couleur!


Source image: Wikipédia