Pourquoi parle-t-on de transgressions dans la mode du 18e siècle ?

Le baiser volé, par Fragonard (1790)

La mode du 18e siècle marque un tournant important dans l’histoire de la mode occidentale. Or, à première vue, il semblerait que rien ne change vraiment par rapport au siècle précédent. En effet, les robes respectent toujours, peu ou prou, la silhouette en sablier imposée depuis la Renaissance. On resserre toujours autant les bustes dans des corsets, tandis que le bas s’évase en plis toujours plus nombreux.

Pourtant, dès le début, la mode du 18e siècle va profondément bouleverser les choses. En effet, elle va imposer des changements drastiques, à l’encontre des canons établis. En cela, on peut parler de transgressions.

La mode du 18e siècle élargit ses limites

Étymologiquement, « transgresser« , c’est aller au-delà, c’est franchir une limite, passer les bornes. Pour peu qu’on s’y intéresse, on se rend vite compte que l’histoire de la mode du 18e siècle est faite de ces transgressions. Mais vous me direz que toute mode se fait finalement à l’encontre de celle qui la précède. C’est vrai, mais les ruptures de la mode du 18e siècle se font aussi à l’encontre d’un ordre établi.

Limites transgressées sur le plan horizontal et vertical

Ainsi, la mode du 18e siècle transgressent les limites aussi bien sur le plan horizontal que vertical. D’abord, elle s’affranchit des limites de l’espace, sur le plan vertical. En cela, elle efface la frontière entre la sphère privée et la sphère publique.

Mais la mode du 18e siècle s’affranchit aussi des limites verticales ou sociales. Ainsi, l’habit qui signale l’ordre social auquel tout un chacun appartient n’est plus un repère fiable. La mode du peuple gagne la cour, tandis que les bourgeois revêtent les tenues des aristocrates. Bref, on s’y perd!


Quand le soleil s’éteint, les souris dansent

Le Roi Soleil, c’était la rigidité protocolaire, l’étiquette incontournable. C’est en effet un peu l’idée qu’on en garde. Elle est sans doute injuste, mais il est vrai qu’on se méfiait des nouveautés comme des chats noirs au siècle de Louis XIV.

D’ailleurs, c’est ainsi que le Dictionnaire de l’Académie française définit ainsi le terme « nouveauté » en 1694:

« Qualité de ce qui est nouveau, ce qu’il y a de nouveau dans une chose. Il signifie aussi chose nouvelle. En ce sens, il se prend souvent en mauvaise part: ‘toute nouveauté doit être suspecte’« .

La mode du 18e siècle est une soif de renouveau

Cependant, à trop se méfier des nouveautés, on en arrive à ne plus bouger. Versailles se congèle dans la lente agonie du souverain. Mais à la mort du Roi, la cour souffle. On respire, on sort, on s’aime, on se regarde. Ainsi, dans une société où tout se fonde sur les apparences, normal que cette envie de changement passe aussi par la mode.

Or, si la mode a la réputation, déjà au 18e siècle, d’être inconstante, elle devient aussi choquante. En effet, pour être adoptée, la nouveauté doit s’imposer à ce qui la précède. Tout ce qui s’était fait jusqu’alors est remis en question. D’ailleurs, rien d’étonnant quand on parle de mode, dont le propre est de réinventer ce qui se fait. Mais dans une société très normée et protocolaire, réinventer, c’est renier. Dès lors, la nouveauté devient une transgression et le reniement de l’ordre ancien provoque le scandale.

La mode du 18e siècle et la transgression horizontale: de l’intimité du boudoir aux grandes salles du palais

D’abord, les grandes innovations vestimentaires du 18e siècle déplaisent, car elles sont inspirées de modèles normalement créés pour rester confinés dans l’intimité des boudoirs ou des chambres à coucher.

« La robe volante est adaptation des robes de chambre du XVIIe siècle, la chemise à la Reine est coupée d’après les robes de grossesse de Marie-Antoinette, et les robes Merveilleuse et Empire imitent parfaitement les chemises que l’on porte en guise de sous-vêtements. »

Charlotte Stephan. La robe en France, 1715 – 1815 : nouveautés et transgressions . Art et histoire de l’art. 2014

Pour autant, ne nous y trompons pas! Car l’intimité de la chambre à Versailles n’a rien à voir avec la nôtre aujourd’hui. Ainsi, durant sa toilette, qui pouvait prendre des heures, la dame recevait des visites, tandis que s’affairaient ses soubrettes autour d’elle.

« (…) un long temps, pendant lequel elle recevra de jeunes seigneurs galants, des abbés, des fournisseurs, des visites de toutes sortes« .

Histoire du costume : les modes au XVIIe et au XVIIIe siècle, Ouvrage illustré de 210 reproductions en couleurs et en noir – André Blum, Hachette, 1928.

Du coup, l’incongruité n’est donc pas tant que l’on voie la dame en négligé. En effet, ce qui choque, c’est que la dame sorte de l’intimité de son boudoir, qu’elle transgresse donc cette limite imposée par la bienséance, pour arpenter les couloirs du château en robe de chambre.


La mode du 18e siècle et la transgression verticale: le spectre du déclassement social

Le vêtement au 18e siècle, notamment à la cour, est un habit de circonstance. En effet, chaque moment de la journée est normé, chaque occasion impose un code vestimentaire qu’il faut suivre à la lettre. L’habit est un marqueur social sur la base duquel on est constamment observé et jugé.

« Chaque vêtement, son matériau, son ornementation, sa forme, indique le rang social de la personne qui le porte. De fait, une reine ne peut porter une chemise de coton ou une femme de la noblesse ne peut porter une robe de chambre en public« .

Charlotte Stephan. La robe en France, 1715 – 1815 : nouveautés et transgressions . Art et histoire de l’art. 2014.
Marie Antoinette en gaule, par Élisabeth Vigée-Le Brun (1783)
Marie Antoinette en gaule, par Élisabeth Vigée-Le Brun (1783)

Marie Antoinette en gaule, par Élisabeth Vigée-Le Brun (1783). Le tableau fit scandale car la reine y apparaît sans aucun attribut de sa royauté et en simple chemise de coton.

Nous avons consacré tout un article sur les raisons profondes de ce scandale.

Le cas Rose Bertin

Or, dans le cas de Marie-Antoinette, cette transgression sociale allait même beaucoup plus loin. En effet, on sait qu’elle travaillait sur ses modèles en étroite collaboration avec Rose Bertin, une femme du peuple élevée au rang de ministre de la mode par la souveraine, qu’elle imposa à la cour.

« Ce fut une révolution de palais quand la duchesse de Chartres introduisit cette marchande de modes chez la reine, alors que l’usage et l’étiquette prescrivaient d’éloigner d’elle les personnes de sa classe sociale.« 

Histoire du costume : les modes au XVIIe et au XVIIIe siècle, Ouvrage illustré de 210 reproductions en couleurs et en noir – André Blum, Hachette, 1928

En conclusion

À chaque fois que nous nous pencherons dans ce blog sur la mode du 18e siècle, on se souviendra donc de ces deux dimensions de la transgression. D’une part, la dimension spatiale est celle qui s’affranchit des limites entre l’intime et le public. D’autre part, la dimension sociale est celle qui rend poreuses les frontières entre les classes sociales.

Ces deux facteurs nous permettront de mieux comprendre le remous qu’engendraient ces remises en cause systématique des codes dans l’histoire de la mode du 18e siècle.