Première

On vient de frapper les trois coups ? Non, cela ne se fait plus au théâtre. Plus de brigadier, seulement un pompier de service. Et encore pas toujours. Et pourtant les trois coups – ainsi que les précédents, annonciateur – résonnent dans la poitrine de l’acteur. Si fort qu’il est bien étonné qu’on ne les entende pas du troisième balcon.

Première, l'école des femmes, côté jardin

C’est l’instant magique. Celui qui prend place entre le noir soudain de la salle et la scène qui s’éclaire. Un instant qui dure à peine quelques secondes et en même temps une éternité. Simple relativité du temps évidemment.

L’acteur a le cœur qui bat, les mains moites, les jambes agitées d’un tremblement convulsif. Il voit, côté jardin, le metteur en scène qui lui sourit pour l’encourager. Dieu qu’il joue faux, le pauvre !e pauvre !

L’acteur pense à l’épingle à nourrice qui retient son pantalon dont l’élastique a sauté juste avant l’entrée sur le plateau, au chapeau trop grand qui lui cache l’œil gauche et à l’immense tirade de l’Acte IV Scène 8 qui a toujours pris un peu de mou vers la fin lors des répétitions…Pourvu qu’aujourd’hui…

Juste quelques petites secondes. Dans la salle : deux toux brèves, un raclement de pieds incontrôlé. Le temps, avec le public retient son souffle. Et puis, le rideau s’ouvre, les projecteurs s’allument. Sur la scène : deux hommes, l’un assis, l’autre debout, se font face.

Alors ô miracle, l’acteur s’évapore… Chrysalde, lui, lève lentement les yeux vers Arnolphe et avec étonnement : « Vous venez, dîtes-vous, pour lui donner la main ? »


Image titre: Gravure de l’édition de 1734 de L’École des femmes dessinée par François Boucher et gravée par Laurent Cars, tirée de Wikipédia.